La rigolade
Allô, c’est toi ? Je t’entends comme à travers une chaussette...
-Mais oui, c’est moi! Quelle surprise, tu n’es pas encore fâchée
avec ton téléphone ? Ça faisait un bail.
-Tu sais, en vieillissant, ce truc me tape sur les nerfs. Il sonne
toujours quand je m’endors enfin. La sieste, c’est devenu un
sport extrême : réussir à dormir avant que quelqu’un appelle.
Bon, bref... comment vas‐tu? Bien, j’espère.
- Oh, moi ça va. Et toi ?
-Ah... écoute, mieux vaut ne pas trop creuser. !
Figure‐toi que j’ai eu Hélène au téléphone. Et comme je lui
demandais si elle était toujours aussi bonne pâtissière, elle m’a
ressorti une histoire de nos jeunes années... Tu t’en souviens
peut‐être ?
Un jeudi, nous avions passé l’après‐midi à courir comme des
chèvres sur les chemins caillouteux.
On aurait dit trois tornades en jupons.
En rentrant, affamées comme des loups, on passe devant la
boulangerie... et là, la tentation. Le piège. Le guet-apens
pâtissier.
On entre. L’étal déborde de gâteaux. On salive comme des
Saint-Bernard.
Moi, je prends un baba au rhum. Hélène, un Saint‐Honoré.
Toi... mystère. Peut‐être un éclair, peut‐être deux, qui sait.
Arrive le moment de payer. On fouille nos poches. Le désert.
Le vide intersidéral.
Et là, idée de génie — la tienne, évidemment — on détale
comme des lapins.
La boulangère nous avait reconnues, bien sûr. On accompagnait
nos mères aux courses toutes les semaines.
- Oh oui, je m’en souviens! Quelle rigolade ! Mais j’en rougis
encore. Et la tannée que nos mères nous ont mise... Là, on a
moins rigolé !
— Ah, c’était le bon temps.
A propos, si je t’appelais, c’est pour te dire que je vais entrer
en maison de retraite. Le quotidien devient un peu compliqué à
gérer.
Mais attention: je compte bien sur toi pour venir me voir. Et
pas en courant cette fois......

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