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13 janvier 2024

Aimez-vous Brahms ? / Vegas sur Sarthe

 


Monsieur Truchaud chemine en ahanant vers le conservatoire de musique et se souvient d'une citation oubliée « De violon, la femme en vieillissant devient violoncelle, puis contrebasse … un corps épais, une voix grave et plus grand chose à dire ».
 
Madame Truchaud née Le Long Bec trottine en pestant contre ce disgracieux étui à crincrin qui plombe son épaule droite et donne un mauvais pli à son faux vison, faisant fi des jérémiades de Monsieur Truchaud qui souffle comme un vieux phoque sous le poids d'Octave bien au chaud dans son étui.
Celui qu'elle appelle Octave c'est son compagnon d'extase, c'est son Rostropovitch, son Gautier Capuçon, son infatigable amant dont elle sait tirer des râles suaves à coups d'archet langoureux.
Octave n'a pas d'âge, pas d'arthrose, pas d'exigences et ne ronfle jamais la nuit.
 
Au milieu de l'andante en ré majeur de ce double concerto de Brahms Monsieur Truchaud va lui répondre en miaulements approximatifs et ce sera leur seul échange de la soirée comme chaque mercredi au conservatoire de Maubeuge.
Ils vont se répondre et communier comme plus jamais ils ne le firent depuis quarante ans.
Puis en apothéose Madame Truchaud – comblée et pantelante – saluera son pupitre vide avant de reléguer son amant au creux du cercueil de bois blond.
Monsieur Truchaud s'en saisira, crachera sur l'étui maudit – prétextant quelque souillure tenace – avant de reprendre le chemin du domicile conjugal comme chaque mercredi.
 
Monsieur Truchaud ruminera, il ne parvient pas à se souvenir qui a dit ceci : Les femmes et la musique ne devraient pas être datées ...
 


Mal assortis / Fredaine

 

« Lucette, tu trouves cela normal ? Et puis cet air hautain en permanence comme si tout t’était dû. Lucette ! Je te parle, tu pourrais au moins t’arrêter, m’écouter, me regarder, m’accorder un peu d’intérêt. Tu avances avec dédain, engoncée dans ta fausse fourrure, coiffée comme la reine Elisabeth. Je n’en peux plus Lucette, si ça continue, je ...
- Si ça continue quoi ? Que vas-tu faire ? Qu’est-ce qui cloche chez toi Gérard ? Tu ne crois pas que tu aurais l’air ridicule et mesquin dans la rue à porter un si petit étui alors que la femme si distinguée qui t’accompagne est chargée d’un instrument si encombrant ? Vraiment Gérard, un peu de dignité. Tais-toi et relève la tête. Tu vas nous mettre en retard. »
Moralité : Gérard aurait dû réfléchir le jour où Lucette a posé les yeux sur lui et où il a cru à un
don du ciel.

Duo / Keremma

 




Galanterie et badinage
Petit jeu
Sans bavardage


DANS LES COULOIRS DU MÉTRO / J.Libert


  
    Et puis tous les deux sont repartis avec leur instrument de musique sur les chemins de leurs premières amours car la société musicale a mis la clé sous la porte.
 
    Carlita, violoniste et Georgio, violoncelliste ou plutôt le contraire, inséparable duo depuis près de 40 ans, arpente à nouveau les couloirs du métro Parisien. En souvenir de ces longues décennies musicales, ils conservent leur habit de soirée, et tant pis si le public y voit quelque chose qui cloche.
 
    Ils se sont installés à l’un des croisements des grandes artères du métro. À cette heure de la matinée, tel un peuple de fourmis vaquant chacune à une tâche bien déterminée, les habitués se pressent dans les couloirs, peu enclins à la flânerie. Ils ont hâte, semble t-il, de se rendre au bureau ou d’honorer, sans retard, un rendez-vous urgent. En tous les cas, ils veulent être les premiers à sortir de ces longs tunnels où circule un microcosme de toute condition.
 
    Pourtant, la musique mélodieuse et puissante de leurs instruments retient certains. Elle s’élève et s’éteint telle une voix humaine traversant l’air surchauffé des sous-sols. Nos musiciens ne sont plus tout jeunes mais leurs archets valsent sur les cordes, envoient des sons troublants ou des grondements menaçants, des éclats lyriques ou des envolées de virtuose. Les accents langoureux ou dansants, pleins d’élans et d’ornements sont à la fois séducteurs et endiablés.
   À ce moment de leur interprétation, ils sont entièrement centrés sur des vibratos poignants. Leurs instruments expriment, à leur façon, leurs peines et leurs bonheurs. Ils y mettent tant d’ardeur et d’amour qu’ils émeuvent et ne laissent pas insensibles les moins mélomanes de leur éphémère auditoire.
                                                                                                                    


La disparition / K

 

D’ordinaire

Lui portait l’étui de son violoncelle

Elle portait l’étui de son violon

Ils arrivaient, ils jouaient 

comme ça :  

Ce jour-là

Ils s’aperçurent que le violon était rangé dans l’étui du violoncelle

Et même si cela ne manquait pas de sel 

Ils se dirent il y a quelque chose qui cloche

Ce violon est dérangé

C’est un violon dingue

Ils se demandèrent quand même ce qu’ils avaient bien pu faire du violoncelle

Il chercha sous son chapeau

Elle déboutonna son manteau

Rien

In extremis ils le retrouvèrent au fond de sa poche

Mais c’était une broche  

Pour aller au concert

Ils ne changèrent pas leurs habitudes

Lui l’étui de son violoncelle

Elle l’étui de son violon  

Mais problème de partition peut-être   

En tout cas

C’est comme cela qu’on l’interprète

Ils ne trouvèrent pas non plus l’orchestre

Elle empoigna son violon

Il sortit de plus loin ses plus belles vocalises

Ils finirent en duo

Dans le métro

Les Sempé/Jill bill

 


La galanterie n'est plus de ce monde... ?

Trop cloche ! Vieux jeu... ?

 

Pas chez les Sempé !

Adagio

Monsieur porte violoncelle

Madame porte violon, presto,

Mais une fois sur scène

Monsieur joue du violon

Madame du violoncelle...

 

Leur amour va crescendo

C'est la dolce vita... point d'anicroche !

 

Petite musique de chambre

Les soirs chez le particulier... C'est l'heure exquise...

 

Au retour, monsieur porte violoncelle

Madame violon...

 

Demain reviendra pareil

Même tempo, même chanson, sans parole...

 

06 janvier 2024

Sujet n°75 / semaine du 6 au 13 janvier

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(c) Sempé


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