17 septembre 2022

FANTOMATIQUE / K

 


 

Il est minuit, voici donc les résultats du championnat du monde de fantômes 2022 qui se sont tenus pendant trois nuits en Écosse au château de Dunnottar, près de Stonehaven.

Rappelons que le terme « championnat du monde » est quelque peu abusif, il s’agit plutôt d’une compétition regroupant les meilleurs fantômes répertoriés et qu’on pourrait comparer au décathlon en athlétisme, à ceci près qu’elle compte huit épreuves.

Le nombre de participants n’est jamais certain, ce qui fait tout le charme d’une compétition qui depuis des siècles et des siècles illustre réellement la « noble incertitude du sport ».

L’engouement est phénoménal, au château de grandes pancartes virtuelles défilent, portant les mots squelette, chimère, illusion, irréel, mort, ombre, revenant,simulacre, songe...qui mettent dans l’ambiance. 
Pour preuve les scores d’audience ont explosé lors des retransmissions télévisées en direct (de minuit à quatre heures du matin). On a connu un pic le deuxième jour à 2h44 devant l’écran blanc neigeux.

Voici maintenant les résultats des plus connus des participants réguliers, car il faut le dire, cette année, il n’y a pas eu de révélations.

L’écossais Scott Spector a brillé sur ses terres. Il s’est classé premier à l’épreuve du grincement de chaînes, obtenant sur un tempo moyen, une fréquence sonore perchée dans les aigus où « personne » n’a pu aller le chercher. Peut-être y est-il encore.

L’américain Mike Poltergeist a multiplié les apparitions surprises, il en a donc remporté l’épreuve du même nom, en causant onze crises cardiaques dont trois hélas définitives parmi les spectateurs. Il a déclaré  un peu plus tard en toute fraternité qu’il comptait vivement retrouver les trois morts en compétition dès l’an prochain. 
Le russe Sergei Zombinov qui a pu échapper au boycott a dominé l’épreuve de vision, puisqu’il a réussi huit traversées de la grande salle du château attestées par les dix spectateurs témoins.
Le français Hector Plasme s’est distingué et a fait l’unanimité contre lui dans l’épreuve dite de l’épouvantail, puisqu’il a été le seul à effrayer systématiquement tous les oiseaux dans les trois tiers-temps, alors que Mike Poltergeist y a récolté une pénalité pour apparition intempestive qui a valu un malaise  à un arbitre. 
C’est le roumain Alexandru Frankenvlad qui a été déclaré vainqueur de l’épreuve « Esprit » organisée sur une table tournante avec un spirite assermenté, mais ce fut serré, le français Plasme ayant lâché sur la fin. 
L’anglais Jimmy Dead s’est illustré en finissant premier de l’épreuve du suaire : il faut y plaquer les mains et en éprouver la résistance avec précision, sachant que toute déchirure entraine l’élimination définitive. 
Les deux dernières épreuves ont vraiment départagé les compétiteurs.   
Le lancer de boulet a été remporté par Scott Spector avec quatorze yards huit inches, sachant que le boulet toujours muni de sa chaîne comptant vingt-et-un maillons pèse quinze kilos. 
Deux concurrents ont été pénalisés, les boulets ayant atterri dans les spectateurs. 
 
Enfin, servant de fil rouge, l’épreuve intitulée la peur (Fear) consiste en une simple récolte de sueur froide tout le long de la compétition et à ce petit jeu c’est le démoniaque écossais qui s’est imposé avec un score de 6 livres et 3 onces soit 2, 8 kg. Chaque concurrent ayant sa cuve à son nom. La sueur froide est solide, car le sang est glacé, et il est bien connu que les châteaux écossais ne sont pas chauffés.

En résumé, on note donc une belle médaille de plus dans l’escarcelle de la délégation écossaise, en la "personne" de Spector, transcendé à domicile et porté par un public fervent, souvent invisible mais d’un grand soutien.     

Les mains / Lilousoleil

 


Enfin la journée finie, je rejoins mes pénates. Je passe au magasin du bas de la rue et j’achète raviolis et salades. Ce soir les enfants s’en contenteront !

Épuisée me voilà sous la douche ! Un bonheur ! Là, juste là le pommeau sur la nuque bien chaude et je chante cet air de Bécaud:

Mes mains
Dessinent dans le soir
La forme d'un espoir
Qui ressemble à ton corps,
Mes mains
Quand elles tremblent de fièvre
C'est de nos amours brèves
Qu'elles se souviennent encore

Hum que c’est bon !

Tout à coup, des mains apparaissent sur la vitre fumée de la douche. Mais qu’est-ce ? Que ouïe-je ? Des petites mains tapent, je les ignore et je me retourne et continue


Mes mains
Caressent dans leurs doigts
Des riens venant de toi
Cherchant un peu de joie
Mes mains,
Elles t'aiment à la folie
D'un amour infini
Elles t'aiment pour la vie

Maman, Maman ! ouf ! Elles dansent les petites mains au travers de la paroi de verre. Elles m’appellent. Elles glissent sur la vitre embuée. Elles me supplient. Elles pleurent… J’entends

Maman, Eliot et ben y m’embête

Maman Virginie elle saute sur le lit !

Maman maman….

Je crie : Jeu de mains jeu de vilain puis je ramasse ma fleur de douche

et je reprends ma chanson

Mes mains,
Elles t'aiment à la folie
D'un amour infini
Elles t'aiment pour la vie

Mes mains…

Et puis, voilà le père qui rentre et j’entends tomber dans la petite coccinelle tirelire placée sur le rebord du lavabo, une pièce.

Yes encore 2€ dans mon escarcelle ! Demain je chante " La vie en rose"

La vie est dure / Jamadrou

 


coupure d'électricité 
froidure et humidité 
mauvais augure et buée 

deux petites menottes 
sur la vitre embuée 
déposent leur empreinte 
telle une écriture 

la froidure s'installe 
l'enfant fait de ses engelures 
la lecture de son aventure 

quand la buée deviendra givre 
les petites menottes seront à la torture 
la vie prendra mauvaise tournure 
l'enfant résistera-t-il à la relecture 
de la signature de ce mauvais temps qui dure?

Spirale / margi

 

 


… je dois anormalement lever les pieds. Je marche dans un océan de coton. 

Le bas de mon pantalon est trempé et mes oreilles sont gelées. L’air froid exhale une odeur de terre humide. Je suis à bout de souffle. Les raquettes à mes pieds ralentissent ma progression.

- Chéri attend, ne va pas si vite !

Je me retourne.

Qui était cette femme ?

- Papa, j’chuis fatigué. Quant’ es’qu’on arrive ?

C’était un véritable cauchemar, ma tête allait exploser, Que faisais-je dans une forêt, des raquettes de neige aux pieds avec une femme et un marmot à la traîne!

Je fouille fébrilement toutes mes poches à la recherche de l’objet magique qui allait rapidement mettre fin à cette mascarade.

- Que cherches-tu, chéri ?

 Mon portable « pétasse » pour appeler mon avocat, pensais-je, avec une ironie non feinte.

- Où ai-je pu bien mettre ce foutu téléphone, maugrée-je ?

- Mais voyons, mon chéri, tu n’en as jamais eu. Tu l’as toujours eu horreur !

Je ne réponds rien, et préfère presser le pas.

D’ailleurs je n’avais rien à répondre puisque j’allais me réveiller.

Aussitôt à l’hôtel, je prendrai une douche bien chaude, et ce mauvais rêve ne sera plus qu’un mauvais souvenir. 

-Papa, on arrive, j’vois le toit de la maison de mamy !

Mon cœur fait un bond lorsque j’aperçois cette masure sans noblesse, qui ne ressemble en rien à l’hôtel où une chambre m’attend. L’horreur est à son comble, lorsque je passe le seuil de la porte et que dans la pénombre, j'aperçois le minable mobilier. Comment peut-on vivre au vingt et unième siècle dans un tel dénuement. Tout ça ne me ressemble pas.

L’odeur de la cheminée me rappelle néanmoins la maison de mon enfance, éloignée de la grande ville qui m’attirait déjà. Ceci me ramène au jour où j’annonce à mes parents abasourdis que j’ai trouvé un emploi dans une fonderie, qui paye bien mieux que l’élevage des chèvres. Je revois encore, deux grosses larmes, couler sur les joues de mon père. C’était la dernière fois que je retournais à la bergerie familiale.

 

- Il fait froid, je vais aller couper du bois m’écriais-je à cette femme qui avait déjà pris place devant la vielle paillasse.

- Papa, j’peux v’nir avec toi ?

- Non ! Toi, tu restes là et tu aides ta mère.

J'avais honte en écoutant ces mots qui sonnaient tellement faux !

Je rechausse mes raquettes, ferme la porte et suis enfin seul sur l’unique chemin encore visible, malgré l’épaisseur de la neige qui ne cesse de tomber.

Je marche depuis ce qui me semble être une éternité. Après s'être allongée indéfiniment mon ombre avait disparu depuis longtemps déjà. La nuit a pris ses pénates. Aucune lumière n’annonce un retour possible vers le monde civilisé, celui que je vais rejoindre dès mon réveil. Exténué, je m’allonge sur le tronc d'un vieux chêne déraciné, je m'endors doucement, impossible de résister…

 

… J’ouvre les yeux, tout est blanc autour de moi. La lumière me fait souffrir. Où suis-je ? Quelle heure est-il ?

Un homme en blanc est penché sur moi, Il me sourit. Des bribes de paroles, presque inaudibles me parviennent de très loin. Il semble s’adresser à moi.

-…Hôpital… Sept heures du matin…Une femme et son fils vous ont trouvé endormi sur un banc … parc Montsouris… deux vielles raquettes de tennis ficelées autour des pieds… que mort… hypothermie… urgence… cœur…

Ces mots, à peines prononcés, s’estompent à nouveau. Des flocons de neige dansent devant mes yeux…      

…Je dois anormalement lever les pieds. Je marche déjà dans un océan de coton.

 

Ce qui pourrait être une lettre est bien plus, c’est un cri. Un cri enfermé dans une bouteille qu'un océan hypothétique apportera peut-être à tes pieds. Qui que tu sois, tu y liras ma détresse, mais tu ne pourras rien.

Je suis nu de l'autre coté du miroir et j'ai froid. La  pièce  dans  laquelle je me  trouve  est  toute  blanche. Et, comme si   ma  souffrance  ne  suffisait   pas,  au   plafond,  une lumière qui ne s'éteint jamais, écrase les ombres sur lesquelles mes yeux pourraient trouver le repos. Rien qui puisse accrocher mon regard. Seulement du blanc.

Un corps que je peux toucher et sentir comme seul témoins de mon existence. Est-ce une preuve suffisante pour me prouver que je suis encore vivant ?

Une chose est sûre : c'est ici que tout bascule. Un no man's land où le cauchemar rejoint la réalité... Enfin, une certaine réalité peut-être.

Je ne possède rien de tangible. Mon cœur bat comme s'il voulait sortir de ce corps devenu trop étroit. Je fouille dans ma mémoire. Je cherche un fragment de souvenir, une minuscule preuve de mon existence passée, rien, que du blanc. Je sais pourtant que je suis parfois ailleurs. Dans une autre vie ? Dans un autre univers ? Je suis l'acteur d'un film sans fin comme celui qu'un projectionniste fou passerait en boucle sur un écran blanc. Et  je suis à l'entracte, impuissant, j'attends mon entrée en scène qui ne viendra jamais.

Ca y est, je me souviens, tout est blanc, il fait froid, je marche dans la neige...

Noooon. Il revient. L’homme en blanc traverse à nouveau le mur; il se dirige vers moi. Il va encore m'injecter ce produit... Je n'aurai pas encore le temps d’écrire sur mon carnet mental, personne ne saura jamais... Mes mains touchent le dôme dans lequel je suis prisonnier. Je suis arrivé au bout. Il me faut faire demi-tour.

… je dois anormalement lever les pieds. Je marche dans un océan de coton…